Une course à l’équipement à contre-courant

Publié le 11 Août 2010

Je reproduis là un article que j'ai écris sur Volopress à propos de l'autorisation d'UTN Chaberton 3000.

A propos des aménagements et des équipements touchant le milieu naturel, il est souvent question bien entendu de leurs impacts sur l’environnement. Il est intéressant également de s’intéresser à leur opportunité en se plaçant du côté de la "demande", ceux à qui ils sont censés s’adresser.

« La clientèle n’est pas extensible à l’infini » comme le dit Louis Volle. Cela est démontré depuis plusieurs années notamment par une étude récurrente de la direction du Tourisme (1) : le taux de départ aux sports d’hiver est au mieux stagnant. Evolution quantitative mais également qualitative car la population française et européenne vieillit, ce n’est pas non plus un fait très nouveau. Et la population dite « seniors » se détourne du ski pour des tas de raisons (2) : d’abord leurs enfants ont grandi, ils ne sont donc plus obligés d’aller aux sports d’hiver ( !), ils craignent l’accident et fuient la fréquentation trop élevée et enfin pour cette population, le ski n’a plus le même goût de nouveauté qu’à leur début . Il y a toujours des « accrocs » sportifs, montagnards et en général habitant proches des montagnes mais ce n’est pas avec eux que les stations vont se remplir !

 

La clientèle familiale, elle, a bien souvent d’autres attentes que de skier à tout prix sur de nouvelles pistes : là aussi ce sont les études qui le montrent (et depuis au moins 10 ans (3). Des attentes de services, de qualité d’hébergements, d’activités liées ou non à la neige mais pas nécessairement le ski. Et là les stations françaises ont des progrès à faire. Pourtant c’est bien sur ces aspects qu’elles peuvent fidéliser leur clientèle (sans parler de conquérir) en leur offrant ce qu’elle attend : de la rupture (avec le quotidien), des retrouvailles (avec ses enfants, son conjoint), du ressourcement (admirer de beaux paysages en fait partie). Bref un moment de détente et d’évasion principalement. La population skieuse est une population citadine, de cadres moyens et supérieurs, stressée toute l’année, (je caricature un peu) et qui souhaite surtout décompresser pendant ses vacances. Ne pas lui offrir cette possibilité fait courir le risque qu’elle aille voir ailleurs. On peut se demander si lui proposer des nouveaux kilomètres de pistes va combler ses besoins ?


Pourtant sur les deux derniers hivers, les indicateurs de l’activité du ski sont à la hausse traduisant apparemment le fait que les skieurs sont toujours plus nombreux et « accrocs » au ski. Pour la saison 2008/09 (4) la fréquentation estimée en nombre de journées skieurs a cru de +6,6% et le chiffre d’affaires des remontées mécaniques de +8,9% par rapport à 2007/08. Mais si on regarde en détail ces progressions on voit que ce sont les massifs de basse altitude et les petites stations qui ont en profité et ceci grâce à des bonnes conditions d’enneigement. Les stations du Jura ont enregistré 35% de journées skieurs en plus, les Vosges 75% et le Massif central 63% mais l’Isère et la Drôme seulement 4%, la Haute-Savoie 6% et la Savoie 0% (5)! Même constat pour les chiffres d’affaires.

A partir de ces données peut-on vraiment se dire que le ski est une activité en développement ? La clientèle qui est allée skier dans les petites stations proches, sans doute, de chez elle, stations qui proposent de surcroît des prix moins élevés, se reportera-elle sur les grandes stations si les conditions nivologiques en basse altitude ne sont plus au rendez-vous ? Rien n’est moins sûr.

 

Autre indicateur qui laisse perplexe quant à l’attrait indéniable pour le ski : le lien entre durée de la saison et fréquentation est, comme le souligne le SNTF, « complexe ». En effet, ce n’est pas parce qu’on peut skier tard dans la saison qu’on le fait. Passés les mois de mars-avril, la clientèle se détourne du ski. La saison se concentre sur l’hiver.


Quant aux grandes et très grandes stations celles-ci ont souffert pendant l’hiver 2008-09. 25% de la clientèle fréquentant l’ensemble des stations est étrangère mais dans les très grandes stations, c’est la moitié qui est d’origine étrangère dont en premier lieu la clientèle britannique. Or cette dernière est venue moins nombreuse que l’hiver dernier, la dépréciation de la livre sterling en est la principale raison… Cependant c’est dans les grandes stations et surtout les très grandes stations que la fréquentation est au fil des années la plus stable. Mais celles-ci sont situées majoritairement dans les Alpes du Nord et non du Sud… comme Montgenèvre.

 

Pour autant et même si elle arrive en dernier des espaces fréquentés par les Français, la montagne n’en reste pas moins « attirante » pour ceux-ci. Un constat fait il y a 10 ans et réitéré aujourd’hui à l’occasion de la mise à jour du Carnet de route de la montagne (6). La montagne, hiver comme été, génère tout un imaginaire qui fait la part belle à l’évasion, les grandes espaces, la pureté, le dépaysement mais également la vitalité, la sportivité etc. Or en matière de vacances, les clients cherchent aujourd’hui à vivre une expérience, la leur, une expérience qui ait du sens, le leur. La montagne avec ses atouts naturels (les grandes espaces, la pureté, le dépaysement, la fraîcheur etc.) peut être le support de cette expérience. Encore faut-il les préserver et les mettre en valeur…

 

Pour finir voici quelques préconisations d’une étude du SNTF (7) pour relancer la fréquentation des domaines skiables. Elle part des constats suivants :
- La pratique du ski nécessite un apprentissage mais le taux d’abandon des débutants est très élevé (50% chez les jeunes et 80% chez les adultes) ; or, notamment chez les enfants, leurs débuts sont très liés au fait que leurs parents sont pratiquants ;
- Les facteurs coût et vieillissement de la clientèle sont minorés ; c’est plutôt le rapport-qualité prix qui est souligné : « quand quelqu’un dit le ski c’est trop cher il le dit non pas pour des raisons financières mais parce qu’il a un problème de plaisir »... mais l’étude n’aborde pas quelles sont ces problèmes. On les perçoit cependant en partie à la lecture des recommandations suivantes :

 

Pour les débutants :
- des aménagements adaptés sur les pistes pour qu’ils se sentent en sécurité et n’aient pas le sentiment de gêner les autres
 - des tarifs promotionnels pour eux avec la possibilité de bénéficier d’essais gratuits.

 

Pour les skieurs non débutants :
- améliorer leur utilisation du domaine par une meilleure information ;

 

De façon générale l’étude insiste sur le fait qu’il « s’agit de gérer des domaines et pas uniquement des remontées mécaniques… et surtout des sociétés de service ». Et qu’il faut s’intéresser aux freins des clients concernant leur pratique (ou leur non pratique), leur satisfaction et leur proposer des produits adaptés etc.

 

Enfin à aucun endroit de l’étude, il est évoqué le fait qu’il faille agrandir les domaines skiables pour relancer la fréquentation ! Au contraire c’est l’optimisation des domaines et les services qu’il faut développer (8)

 

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Sources :

(1) Suivi des déplacements touristiques des Français réalisé par TNS Sofrès à la demande du Ministère du Tourisme. Mémento du tourisme 2008.

(2) « La montagne et les plus de 55 ans » Touriscopie février 2009.

(3) Carnet de route de la montagne – Cofremca – AFIT 2000.

(4) Syndicat National des Téléphériques de France :Recueil d’indicateurs 2009.

(5) Pour la saison 2009/10, on enregistre entre 0% et 5% de baisse. Le massif Central et les Vosges affichent des progressions. Source SNTF.

(6) Présentation lors du salon de l’aménagement de la montagne à Grenoble – avril 2010. Publication complète à paraître en 2010.

(7) Extrait de l’étude Contours – Magazine domaines skiables de France – décembre 2008.

(8) Voir à ce sujet une étude d’Armelle Solelhac du cabinet grenoblois Switch qui a fait un tour de 262 stations dans le monde et relevé leurs pratiques.

Rédigé par CEI

Publié dans #Ski-alpinisme

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Guillaume 11/08/2010 22:59



Très belle analyse. Je crois que tout le monde est d'accord sur le fond (il y a actuellement suffisamment d'infractures pour skier sans en créer de nouvelles, il suffit de les remettre au goût du
jour), sauf certains maires et promoteurs (Montgenèvre, Vars, Puy-St Vincent...).


À ce sujet, je trouve l'initiative d'Aiguilles dans le Queyras très chouette : une « piste » de ski de randonnée tracée par un professionnel, pour découvrir l'activité, doublé d'un parc ARVA,
etc... Ce genre de chose est à promouvoir en particulier dans les petites stations qui voient trop grands (je pense à Crévoux). Je ne sais pas quel a été l'impact de cette initiative qui a vu le
jour la saison dernière, mais j'en ai reçu beaucoup d'échos très positifs.


 



CEI 16/08/2010 15:26



En effet, toute la vallée du Queyras a fait le choix de la diversification avec entre autres, deux itinéraires de ski de randonnée (testé cet hiver par grand mauvais temps, c'est pratique les
piquets!) qui va jusqu'au démontage d'installations.. tout en conservant une activité de ski de piste sur St Véran et Abriès. Ce qui est remarquable aussi, c'est tout le réseau de navettes mis en
place qui permet de ne pas toucher à sa voiture pendant une semaine et qui autorise aussi de belles traversées à ski. C'est un positionnement et un choix audacieux qu'on ne peut que saluer.